Cloud Atlas, chef d’œuvre cinématographique des Wachowski et de Tom Tykwer, laisse de nombreux spectateurs stupéfaits tant il appelle à la réflexion. Avec pas moins de six récits cumulés sur des époques et des espace-temps différents, l’adaptation de la cartographie des nuages, livre de David Mitchell, nous propose un voyage dans le « temps et récits » (Ricœur, 1983, 1984, 1985).

Bien que le synopsis de Cloud Atlas soit difficilement racontable tant il est complexe, un court résumé s’avère nécessaire avant de développer mon propos.

Synopsis : « À travers une histoire qui se déroule sur cinq siècles dans plusieurs espaces temps, des êtres se croisent et se retrouvent d’une vie à l’autre, naissant et renaissant successivement… Tandis que leurs décisions ont des conséquences sur leur parcours, dans le passé, le présent et l’avenir lointain, un tueur devient un héros et un seul acte de générosité suffit à entraîner des répercussions pendant plusieurs siècles et à provoquer une révolution. Tout, absolument tout, est lié. »

Multiples et différents sont les événements et rencontres qui jalonnent une vie. Multiples et différents sont les moyens de les raconter. À travers la narration, passant d’un événement à un autre, d’une rencontre à une autre, passé, présent et futur s’entremêlent. Ce voyage perpétuel que nous faisons dans l’espace et le temps n’est possible qu’avec l’aide de la narration.
Au fondement de la constitution d’une identité, la narration donne du sens à nos actions, nos intentions et nos expériences. Elle donne du sens à notre existence. En ce sens, les histoires sont bien plus qu’un simple récit personnel, elles structurent et façonnent nos vies. Raconter, se raconter, c’est exister :

Robert Frobisher : Je crois que nous ne restons pas morts longtemps.

Enfant, lorsque vient le temps d’embrasser Morphée, nous nous laissons bercer par les récits racontés au creux de l’oreiller. C’est ainsi que depuis l’âge tendre, l’enfant se familiarise, à l’aide des adultes qui l’entourent, à la narration d’histoires (Golse, 2005, 2006; Rodriguez, 2014). Mais « les bébés n’ont (…) pas seulement besoin qu’on leur racontent des histoires, ils ont aussi besoin d’apprendre peu à peu à raconter, et à se raconter à eux-mêmes, leur propre histoire » (Golse, 2005, p. 15). Dès les premières années de la vie, il existerait ainsi « une sorte de prédisposition au récit » (Bruner, 2002, p. 32). Puis plus tard, que nous soyons enfant, adolescent ou adulte, nous avons généralement tous besoin de raconter le récit de notre journée. Tout compte fait, tout est narration. Nous vivons et existons à travers des narrations. Nous nous reconnaissons dans les descriptions que l’on fait de nous-même (Caillé, 1999), sur nous-même. Raconter c’est exister, mais plus encore, raconter c’est faire exister.
Plus encore, si raconter nous permet d’exister, le récit nous fait également éprouver le déploiement de la temporalité. Sans le temps nous n’existons pas. « Si nous voulons savoir ce qu’est le temps (ce qu’est la signification humaine du temps), nous devons passer par le récit ; si, en revanche, nous voulons savoir ce que raconter veut dire et comprendre en vertu de quelle nécessité « transculturelle » toutes les sociétés humaines sans exception s’expriment par des récits, nous devons partir du caractère irrévocablement temporel de notre existence » (Greisch, 2001, p. 181).
Nombreux sont ceux qui pensent connaître et saisir les difficultés de la temporalité. Nombreux sont ceux qui pensent savoir ce qu’est le temps. Toutefois, il reste une réalité insaisissable. Partant de ce constat, le philosophe Paul Ricœur, dans sa trilogie Temps et récits (Ricœur, 1983, 1984, 1985), interroge la relation entre le temps vécu et le temps narré. Fondamentalement, le temps est d’après lui toujours étroitement lié à la mise en intrigue d’un récit. Il existe ainsi une relation « entre l’activité de raconter une histoire et le caractère temporel de l’expérience humaine » (Ricœur, 1983, p. 85). Les récits confèreraient un sens au temps. Ils permettraient de penser, réfléchir et organiser la temporalité. Difficilement saisissable pour l’homme, « le temps devient humain dans la mesure où il est articulé sur un mode narratif » (Ricœur, 1983, p. 105). Seule l’activité de raconter des histoires exprimerait en effet, de façon explicite, les enchainements temporels des évènements.

En ce sens, l’enchevêtrement des récits fait de Cloud Atlas une belle métaphore de l’œuvre de Paul Ricœur. L’ensemble de ces histoires, liées les unes aux autres, organisent un univers percutant de sens. Cloud Atlas donne à penser la temporalité. Véritable reflet de notre existant, ce chef d’œuvre narratif nous expose la manière dont les récits organisent un univers, notre univers, autour duquel nous constituons notre réalité. Toutefois, ces histoires ne constituent en aucun cas « La » vérité, car :

Sonmi-451 : La vérité est une. S’il y a des versions, il n’y a plus de vérité.

De cette réplique découle le célèbre concept de Jacques Derrida : la déconstruction. Déconstruire n’est pas détruire. Déconstruire, c’est prendre en compte ce qui ne peut, de prime abord, se décomposer en de simples éléments. Déconstruire, c’est interroger les idées préconçues des discours, des institutions et des disciplines, pour rompre avec les évidences sociales. Déconstruire c’est démonter les discours socialement établis, c’est désunir les constructions sociales et laisser place à une pensée de la nuance et de la différence. Ainsi, le concept de déconstruction réfute l’existence d’une quelconque vérité singulière.
Selon Derrida, les constructions renvoient au besoin humain de clivage, de catégorisation, de distinction entre « bien et mal », « homme et femme », « fort et faible », etc. Pourtant, rien n’a besoin d’être compris en termes de « cause » et « d’effet », rien n’a besoin d’être clivé et catégorisé. Toutes ces distinctions ne sont qu’une construction de l’homme qui vise à simplifier, hiérarchiser et rendre intelligibles notre existence ainsi que notre perception du monde.
Ce concept élaborer par le philosophe français permet donc d’identifier les constructions, de mettre en lumière l’ordre établi et les autres possibilités afin de renverser les conclusions culturellement construites et les vérités absolues. Le discours du patient, conçu comme un texte, peut alors se déconstruire. La déconstruction ne produit donc pas la vérité mais ouvre sur le champ des possibles.

Robert Frobisher : Je monte les marches du monument Scott tous les matins… Et tout devient clair. J’aimerais pouvoir te montrer cette clarté. Ne t’inquiète pas tout va bien. Tout va foutrement parfaitement bien. Je comprends maintenant que les limites entre le son et le bruit sont des conventions. Toutes les limites sont des conventions, qui attendent d’être transcendées. Chacun peut dépasser n’importe quelle convention. Si d’abord, on peut concevoir de le faire soi-même. Dans un moment comme celui-là, je peux sentir battre ton cœur aussi que je peux sentir le miens alors, je sais que cette séparation n’est qu’une illusion. Ma vie s’étend bien au-delà des limites de ce que je suis.

L’idée que les processus qui visent à marginaliser, catégoriser et hiérarchiser viennent limiter nos possibilités, n’est pas sans rappeler la pensée de Gilles Deleuze. Deleuze a postulé l’existence d’un moi en devenir par opposition à la notion de moi profond, intégrant « l’être » de la personne. Selon lui, la vie peut se représenter comme des « nuages de point de différence », où l’organisation des éléments et des événements ne suivent pas une ligne directrice, mais où tout événement et tout élément peut venir affecter et/ou influencer un autre.

Isaac Sachs : Hier encore, ma vie suivait un cap déterminé. Aujourd’hui, ce cap a changé. Hier encore, je me serais cru incapable de faire ce que j’ai fait aujourd’hui. Ces forces qui souvent redessinent l’espace et le temps, qui façonnent et altèrent tout ce que nous croyons être, commencent bien avant notre naissance et perdurent longtemps après notre mort. Nos vies, nos décisions, comme des trajectoires quantiques, ne se comprennent que dans l’instant. Chaque point d’intersection, chaque rencontre, suggère une nouvelle direction potentielle.

Seulement, envisager plusieurs possibilités jusque-là mises sous silence peut s’avérer difficile. En ce sens, Deleuze a postulé l’existence de territoire de vie, c’est-à-dire d’espaces où les gens vivent et s’enferment dans des représentations. Il utilise alors le terme de « déterritorialisation » pour désigner une échappatoire, une alternative à cet encellulement psychique. Ce concept, appliqué à la thérapie, permet de changer de place, de percevoir les choses autrement. La « déterritorialisation » permet d’ouvrir sur des lignes de fuites, sur d’autres possibles et d’autres territoires.

Sonmi-451 : Je crois qu’ici n’est qu’une porte. Lorsqu’elle se ferme, une autre s’ouvre.

L’ouverture sur un champ des possibles auquel nous sommes invités lors du visionnage de Cloud Atlas ramène également aux idées fondamentales véhiculées par le courant du constructionnisme social. Kenneth Gergen, l’un des fondateurs de ce courant fonde sa théorie sur quatre postulats :

1. « Les termes par lesquels nous percevons le monde et le soi ne sont pas dictés de manière absolue ou nécessaire par « ce qui existe » » (Gergen, 1999, p. 89). Autrement dit, mille et une manières différentes existent pour se raconter et raconter des histoires.

2. « Par nos diverses manières de décrire, d’expliquer ou de symboliser, nous donnons forme à notre avenir » (Gergen, 1999, p. 91) : par le langage, constitutif de la vie sociale, nous pouvons à la fois maintenir les valeurs, les coutumes, les croyances et les relations à notre entourage, mais également transformer la vie sociale, produire de nouvelles représentations, de nouvelles significations, construire un nouvel avenir et donc s’ouvrir au champ des possibles (Dumora & Boy, 2008).

3. « Une réflexion sur nos formes de compréhension est vitale pour notre bien-être futur » (Gergen, 1999, p. 93).

4. « Nos modes de description, explication et/ou nos représentations sont issus des relations » 
(Gergen, 1999, p. 90) : les relations sont donc fondamentales ; elles sont au centre de notre existence. Ainsi, la pensée constructionniste postule que la construction du monde se situe dans les différentes formes relations. Le film Cloud Atlas l’illustre parfaitement dans l’une de ses répliques:

Sonmi-451 : Sachons que notre vie n’est pas la nôtre. Du berceau au tombeau, nous sommes liés les uns aux autres. Dans le passé et le présent. Et par chacun de nos crimes et chacune de nos attentions, nous enfantons notre avenir.

Par ces postulats, Gergen nous invite à réfléchir sur la nature restrictive de ce qui nous semble « vrai » et « réel » ; d’admettre que ces « vérités » dépendent d’une culture, d’une histoire, d’un point de vue et donc à les mesurer, les modérer en s’ouvrant au champ des possibles. « L’idée fondatrice du constructionnisme social semble assez simple, mais elle est aussi profonde. Tout ce que nous considérons comme réel est construit socialement. Ou plus directement, rien n’est réel avant que les hommes ne s’accordent à dire qu’il en est ainsi » (Gergen & Gergen, 2006).

Aussi, dans la pensée constructionniste, la construction du monde et de soi se fait, comme nous l’avons évoqué, à travers les relations. Le regard des autres prend alors toute son importance :

Sonmi-451 : Exister, c’est être perceptible. Le principe « connais-toi toi-même » ne peut s’appliquer qu’au travers du regard des autres.

Ce « regard des autres » implique, d’après nous, une autre modalité : le pouvoir. À la lumière de la théorie Foucaldienne, nous pourrions dire que le discours, ou même l’histoire, n’est le récit d’aucun sujet. Dans cette perspective, la subjectivité disparaît au bénéfice d’un discours social impersonnel. Le pouvoir intervient alors hors de la subjectivité du sujet. Si le pouvoir traditionnel est hiérarchisé et localisé, le pouvoir moderne intervient n’importe où, n’importe quand. Il est symbolique et structurel. Michel Foucault illustre ce pouvoir moderne par le panoptique de Jeremy Bentham : « Bentham a posé le principe que le pouvoir devait être visible et invérifiable. Visible : sans cesse le détenu aura devant les yeux la haute silhouette de la tour centrale d’où il est épié. Invérifiable : le détenu ne doit jamais savoir s’il est actuellement regardé ; mais il doit être sûr qu’il peut toujours l’être » (Foucault, 1975, p. 235). « Ainsi, le panoptique offre un mécanisme par lequel toutes les personnes sont à la fois un sujet et un instrument, ou un véhicule du pouvoir » (White & Epston, 2009). Ce pouvoir se caractérise par un « jugement normalisateur » (Foucault, 1975) exercé par l’ensemble des individus qui, ayant internalisés les normes et les valeurs d’une culture, autoévaluent leur vie et celle des autres. En ce sens, le pouvoir s’exerce au travers du regard des autres. Les récits, constitutifs de l’identité, ne sont donc véhiculés qu’au travers de normes socialement construites.

Isaac Sachs : La peur, les croyances, l’amour, des phénomènes qui déterminent le cours de nos vies. Ces forces apparaissent bien avant notre naissance et perdurent après notre mort.

Lorsque l’on raconte, nous choisissons de mettre en lumière certains évènements et d’en occulter d’autres. Toutefois, nous pensons généralement raconter sans aucune influence. Or la narration se trouve souvent colorée par notre communauté, notre culture, nos croyances, notre famille et nos amis. En ce sens, le récit est influencé par la société dans laquelle nous vivons, par nos normes et nos valeurs ; normes et valeurs elles aussi véhiculées par l’exercice du pouvoir dominant.

Timothy Cavendish : La liberté. Cette rengaine pompeuse de notre civilisation.

Afin de se libérer des chaines de cette fausse liberté, cachant en fait le pouvoir moderne, les Thérapies Narratives proposent de rompre avec les histoires dominantes saturées par le problème pour prendre le chemin d’autres possibles, des histoires jusqu’ici occultées. Elles proposent de (ré)écrire, à partir d’évènements laissés de côté, une histoire alternative, une histoire préférée. La narration devient alors une inscription sur une trajectoire de vie dont on reprend la liberté des choix.

Souvent, nous parlons des problèmes comme « nos » problèmes. Cependant, d’après Michael White le problème est le problème, il n’est pas la personne. Nous sommes tous confrontés à des problèmes plus ou moins grands. Or, nous savons tous comment résoudre ces problèmes. Le thérapeute vient alors comme un « facilitateur » qui aide le patient à utiliser ses propres ressources. Il co-recherche des moments d’« exception », des évènements, des rencontres, ou toute autre situation où le patient a su faire autrement et a su maitriser le problème. Moment d’exception par moment d’exception, le fil d’une histoire alternative mise sous silence peut se tisser.

Haskell Moore: Quels que soient vos efforts, ils ne représenteront guère plus qu’une seule goutte de pluie au milieu d’un océan.
Adam Ewing : Mais qu’est-ce qu’un océan sinon une multitude de gouttes de pluie ?

Ainsi, de nombreuses parties de nous peuvent être égarées, que ce soit dans cette vie ou dans d’autres. Nombreuse sont les trajectoires possibles. Pas à pas, patient et thérapeute avancent tous deux vers des contrées rarement explorées. Comme une sorte de puzzle, le patient et le thérapeute co-assemblent le paysage d’une nouvelle histoire.

Les thérapies narratives adoptent une perception singulière de la construction de la réalité. Développées sous l’influence des philosophes français tels que Michel Foucault, Gilles Deleuze, Paul Ricœur, Jacques Derrida, et à partir du courant constructionniste initié par Kenneth Gergen, les thérapies narratives postulent que les croyances, les institutions, les coutumes, les représentations, les étiquettes, les lois sont socialement construites par les membres d’une culture et transmise de génération en génération. Le monde n’est donc plus perçu en termes de systèmes mais en termes d’histoires.

D’histoires en histoires, de relations en relations, les Wachowski et Tom Tykwer nous invitent à voyager dans le passé, le présent et le futur. Véritable récit cinématographique inspirant des alternatives, Cloud Atlas vient semer ses graines dans le champ des possibles.

Clément CIMOLAÏ

Références:

Bruner, J. (2002). Pourquoi nous racontons-nous des histoires. Paris: Retz.
Caillé, P. (1999). La société post-moderne peut-elle faire l’économie du couple. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux. De Boeck, Bruxelles. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux.
Dumora, B., & Boy, T. (2008). Les perspectives constructivistes et constructionnistes de l’identité (1ère partie). Constructivisme et constructionnisme: fondements théoriques. L’orientation scolaire et professionnelle, (37/3), 347‑363.
Foucault, M. (1975). Surveiller et punir. Paris: Gallimard.
Gergen, K. J. (1999). Le constructionisme social: une introduction. (A. Robiolio, Trad.). Delachaux et Niestlé.
Gergen, K. J., & Gergen, M. (2006). Le constructionisme social: un guide pour dialoguer. (A. Robiolio, Trad.). Bruxelles: Satas.
Golse, B. (2005). Avant-propos. In S. Missonnier & B. Golse, Récit, attachement et psychanalyse (p. 7‑18). Ramonville Saint-Agne: Eres.
Golse, B. (2006). L’être-bébé. Paris, puf, 24‑27.
Greisch, J. (2001). Paul Ricœur, l’itinéraire du sens (Vol. 5). Grenoble: Million.
Ricœur, P. (1983). Temps et récit (Vol. I). Paris: Seuil.
Ricœur, P. (1984). Temps et récit (Vol. II). Paris: Seuil.
Ricœur, P. (1985). Temps et récit (Vol. III). Paris: Seuil.
Rodriguez, N. (2014). Identité, représentations de soi et socialisation horizontale chez les adolescentes âgées de 11 à 15 ans pratiquant l’expression de soi sur Internet. Université Toulouse le Mirail – Toulouse II.
White, M., & Epston, D. (2009). Les moyens narratifs au service de la thérapie. (J.-F. Bourse, Trad.). Bruxelles: Satas.